Mostaganem: Mémoire des Saints
De Sidi Lakhdar Ben Khlouf au Cheikh Ben Alioua Pour de nombreux
visiteurs, la ville de Mostaganem apparaît comme une
cité où s’élèvent
des dômes, des sanctuaires et mausolées
“Qibbab” en hommage aux saints dont la tradition
à ce jour perpétue la visite des familles aux
“Dharih” (tombeaux) des Awliya Salihine
enterrés et recouverts de catafalques.
C’était pour nous une occasion de revisiter la
contrée de cette belle ville dont le charme et la
beauté du site reflètent
l’hospitalité d’une Médina
d’art et de culture. Merveilleuses étaient les
mélodies que nous avons écoutées lors
du Festival de la musique traditionnelle pour enfants
organisé par le Nadhi El Hillal Ethakafi de Mostaganem dont
la création remonte à 1902.
C’est une ville où l’on savoure toute la
richesse de la poésie populaire. Nous avons
été fascinés par
l’engouement et la disponibilité des gens du
Nadhi, qui ont montré un sens élevé de
l’action associative. Notre intention n’est pas ici
de raconter ou de décrire l’ambiance du festival,
mais beaucoup plus de parler de deux personnages qui ont
marqué la vie mystique et religieuse dans le Dahra. Il
s’agit de Sidi Lakhdar Ben Khlouf et du Cheikh El Alaoui.
Nous avons quitté cette belle ville et le souvenir en nos
mémoires traduit les discussions enrichissantes que nous
avons eues lors des visites à la sépulture et au
Mausolée de Sidi Lakhdar Ben Khlouf ou dans la Zaouia des
Allaouine. La Fatiha en hommage aux Awlya Salihine que nous avons lue
face aux catafalques de leurs tombes, la Khassa dans le patio nous
amènent à nous rappeler quelques vers de Sidi
Lakhdar Ben Khlouf dans “Ya Taj Al Anbya Al Kiram”
(Couronne des Nobles Prophètes). Ce grand poète,
barde et mystique du Dahra, dont nous avons eu à visiter le
sanctuaire qui l’abrite, n’a chanté que
le Prophète et même s’il n’a
pas réalisé son vœu d’aller
entreprendre le pèlerinage, il a vu dans son rêve
quatre-vingt-dix-neuf fois le Prophète Mohamed (QSSL), qui
fut l’unique objet de son amour qui lui a même
accordé une centième fois en lui rendant visite
dans la réalité.
Sidi Lakhdar Ben Khlouf, le panégyriste du
Prophète C’était le serment
qu’il avait fait dans le poème de deux cent vers
qui commençait par “Dieu te bénisse,
ô Toi qui as toutes les perfections; Sois béni
autant de fois qu’il y a de plantes sur la terre; ô
Toi, flambeau qui illumine les nuits noires; ô ! Couronne des
nobles prophètes”. Oui, comme nous avons eu
à en discuter avec le Wakil du sanctuaire, Sidi Lakhdar Ben
Khlouf, ce poète du XVIe siècle, est le plus
populaire de son époque. Sa
généalogie, il la tient, dit-on, de Saquiet El
Hamra, mais sa famille s’est établie
dès le XIVe siècle chez les Maghraoua, qui est
une tribu berbère que Marmol place dans les montagnes de
Medjeher près de Mazagran et Mostaganem entre le Habra et le
Chélif. Les Béni Ziane qui ont
régné à Tlemcen sont des Maghraoui. Il
existe des Maghraoui du côté de Biskra entre
Kalaât El Hammam et El Outaya. Dans le Grand Atlas, au Maroc,
les Zénata occupèrent le djebel Meghraoua. Le
jeune Belkacem Lakhdar Ben Abdellah Ben Khlouf qui a appris le Coran
appartenait à la tribu des “Azafria”.
Très jeune, vers 1516, il se souvenait du protectorat
espagnol sur Ténès et ses environs et de
l’Emir Yahia Ziani et de Khaïredine Bacha Abdellah,
qui a passé toute sa jeunesse à Mazagran,
participa à la bataille contre les Espagnols qui a eu lieu
en 1558. Il fut la gloire de la poésie populaire
algérienne.
Sa célébrité s’est
répandue au-delà des Béni Chougrane et
de Mascara où il a passé quelques
années de sa vie. Des le Med’h “El
Kheïma” chanté dans
l’école de Constantine et s’il faut
remonter à la pièce “Bit
Ech’âar” (maison de poils) et la fameuse
victoire des Algériens sur les Espagnols à
Mazagran en 1554, où mourut le comte Alcaudete, victoire
d’ailleurs immortalisée dans le chant de Ben
Khlouf “Ya Farès Men Tem Jit El Youm”
(ô cavalier, Je viens aujourd’hui de
là-bas). Le chant édifiant de Sidi Lakhdar Ben
Khlouf “Ya haïra Ftakri lilet maghdak”
(âme égarée, pense au jour de ton
départ). Si Lakhal ou Si Lakhdar, il fut un grand barde de
la poésie populaire, mais exclusivement religieuse, Lakhdar
Ben Khlouf a laissé beaucoup de poèmes dont celui
du chameau, légendaire par ses images si
poétiques “Men sabli Hejhouj H’mar Yeswa
men el ‘ibriz mya” (un chameau rouge qui vaudrait
cent dinars, telle une gazelle qui fuirait son ombre).
Lumière des yeux et de l’esprit Il
connaîtra à Tlemcen Sidi Boumédienne en
1212 J.-C./594 H. Après ce séjour où
il s’est formé dans les sciences mystiques, il
revint habiter chez ses oncles à Ouled Brahim à
20 km de Mostaganem. En illustre panégyriste du
Prophète, resté orphelin de père
très jeune, il chérira sa mère Kella.
Il décédera à
l’âge de 125 ans. Un seul diwan de Sidi Lakhdar Ben
Khlouf a été publié à Rabat
en 1956 et qui comportait 31 pièces, inexistant dans nos
bibliothèques. Nous continuons à
écouter Maâzouz Bouadjadj sans que personne
n’ait eu à enregistrer ces chants à la
gloire du Prophète. Il faut dire que le chant mystique,
chanté dans de nombreuses poésies
maghrébines, nous amène à parler un
peu de la visite que nous avons entreprise dans la Zaouia des Allaouite.
Notre propos ici est de remonter la généalogie de
nos ancêtres et par la même occasion remercier ceux
des imams qui nous ont reçus chaleureusement.
Généalogie du Cheïkh El Aloui En effet
la biographie du Cheïkh Ben Alioua (Ahmed Ouled Mostefa) dit
qu’il est né en 1872 à Mostaganem et
mourut le 14 juillet 1934 et enterré dans la Zaouia
même. Il poursuivit ses études sous la direction
du Cheïkh Bouzidi, des Darkaoua-Habrias, savant
réputé dont il reste
l’élève
préféré. A la mort de Bouzid en 1909,
Ben Alioua entreprend un voyage en Egypte, Syrie, Perse et dans
l’Inde. Il apprendra la thaumaturgie,
l’ésotérisme, la théosophie
et l’occultisme. A son retour il rompt avec les Darkaouas.
Le voilà chef d’école. Son
succès est éclatant, rapide, marqué
par la fondation à Alger et à Mostaganem de deux
importantes Zaouias et de son journal hebdomadaire en langue arabe El
Balagh El Djazaïri.
Son éloquence, son savoir étendu font de cet
infatigable Sâlih un mystique moderniste. Une foi
débordante, une attitude conciliante Cheïkh Ben
Alioua avait, dit-on, un regard agile, lucide et d’une
singulière attirance. Très courtois et
d’attitude conciliante, il présentait le type
même du Cheïkh évolué.
D’une sincérité et d’une
probité spirituelle remarquables, Ben Alioua avait une foi
débordante, communicative, tout en lyrisme jaillissant. Il
appartenait, rapporte A. Berque, à cette classe
d’esprits si fréquents en Afrique du Nord, qui
peuvent passer sans transition de la rêverie à
l’action. Son activité intellectuelle
s’aiguisait chaque jour jusqu’à son
dernier souffle.
Mais il resta un fervent de la métaphysique. “Ses
yeux de visionnaire et ses longues mains dont les gestes semblaient
alourdis par le flux de sa Baraka. La cadence des chants et des
incantations rituelles semblait se perpétuer en lui par des
vibrations sans fin. Sa tête se mouvait parfois dans un
bercement rythmique, pendant que son âme était
plongée dans les inépuisables mystères
du Nom Divin, caché dans le Dhikr. On l’entourait
de la vénération que l’on devait
à la fois au Saint, au Chef, au Vieillard, au
Mourant” disait de lui Frithjof Schuon, in Cahiers du Sud
Août/Septembre 1935.
Source: Le Quotidien Algérien: El-Moudjahid